L’ENA, la prospective et l’économie

Les anciens élèves de l’ENA ont publié en mars 2016 un numéro spécial consacré à une prospective de 2030. http://www.aaeena.fr/publications/la-revue/lena-hors-les-murs-revue-de-lassociation-des-anciens-eleves-de-lena/2030-ndeg458-mars-2016

Dans la préface, Karim Emile Bitar, rédacteur en chef, rappelle opportunément  une phrase de James Freeman Clarke, souvent attribuée à Winston Churchill, « un homme politique pense à la prochaine élection, un homme d’Etat pense à la prochaine génération ». Et de remarquer, hélas très justement, que le système, dans nos démocraties, « donne l’avantage aux bateleurs, aux histrions, aux démagogues ayant les yeux rivés sur la prochaine élection et étant prêts à sacrifier l’avenir sur l’autel des contingences et des intérêts immédiats ». Saluons le courage intellectuel et la clairvoyance (qui ne va pas sans courage!) de Karim Emile Bitar.

Je suis heureux d’avoir participé avec l’article ci-dessous à ce numéro de mars qui rassemble des contributions passionnantes et très diverses, depuis celle de Hugues de Jouvenel, orientant la prospective vers l’action, à des textes sur les entrepreneurs, la lecture, la poésie, le sport en 2030. Espérons que beaucoup de nos dirigeants, énarques y compris, méditeront ces contributions et en tireront des conclusions opérationnelles propres à convaincre, par des preuves et non des paroles, que nous avons quelques hommes d’Etat décidés à ne pas sacrifier notre avenir commun.

Prospective et économie

La prospective implique une modélisation : comment un certain nombre de facteurs identifiés comme influents pourraient-ils interagir au cours des quinze prochaines années pour construire l’économie ou les économies du monde en 2030 ? Cela pose deux questions : quels facteurs prendre en compte ? de quelle manière ces facteurs interagissent ?

Il y a moins de deux décennies, des économistes sérieux s’étonnaient lorsqu’on leur disait que les progrès techniques pouvaient avoir un impact sur l’économie. Des prospectivistes allaient même jusqu’à soutenir que la technique n’avait aucune influence. L’étude de prospective stratégique commandée par un grand constructeur automobile à la veille de l’an 2000 avait négligé de prendre en considération l’irruption du numérique… Aujourd’hui les acteurs classiques de l’automobile commencent à se rendre compte qu’ils risquent d’être vite déstabilisés voire détruits par de nouveaux venus exploitant le numérique.

Ce qui était occulté hier devient une évidence si forte qu’elle en est aveuglante ! Nombre d’économistes ne jurent plus que par la technique, parfois réduite au numérique. On jongle avec les économies 3.0 et les industries 4.0 de la soi-disant 3ème ou 4ème révolution industrielle. La pensée dominante est passée d’un excès à l’autre. Pour envisager les évolutions possibles de l’économie du monde entre aujourd’hui et 2030, il est certes indispensable de prendre en compte l’ensemble des progrès techniques en cours et à venir, mais aussi une révolution plus profonde que celles que l’on décrit, obnubilé par la transition numérique. Il s’agit de notre entrée dans ce que nous avons appelé en 1983 la Révolution de l’Intelligence[1], c’est-à-dire la prédominance de facteurs immatériels sur tous les autres facteurs, économiques, financiers, techniques, matériels.

Le « comment » plus décisif que le  « quoi » ou le « combien »

Que sont ces facteurs immatériels ? L’ensemble des ressorts de la décision humaine. Pas seulement les connaissances. Contrairement à ce que l’on répète, nous ne sommes pas dans une Société de la connaissance, car la connaissance sans la volonté de la mettre en œuvre n’a aucun effet et les ignorances, les croyances fausses ont toujours eu une influence majeure sur la marche du monde…et surtout, sur ses faux pas. Les désirs, les passions, les valeurs, les modèles mentaux sont des facteurs incontournables. L’un des modèles mentaux aussi influent que pernicieux est la conviction selon laquelle seul compte ce que l’on peut compter, alors qu’Einstein a expliqué que ce qui compte le plus est ce que l’on ne compte pas… Des spécialistes de l’immatériel prétendent même quantifier et mesurer le capital immatériel des organisations, ce qui est un non sens. On chiffre la valeur d’un portefeuille de brevets alors que les bévues du groupe Thomson ou de Xerox pendant des décennies ont montré que l’on peut disposer de magnifiques brevets et se révéler incapable des les exploiter faute d’empathie pour les clients potentiels. Aujourd’hui, les discussions sur la réduction de la dette à coups de ciseaux démontrent que l’on s’acharne sur le « combien » parce que l’on préfère ne pas remettre en cause nos pratiques en posant la question du « comment » : comment utiliser plus intelligemment les ressources tant financières qu’humaines disponibles, ce qui passe par d’autres processus de décision et d’autres organisations du travail impliquant le recours à des méthodes de créativité autocritiques et participatives[2].

Un hold-up spéculatif et idéologique

L’avenir de nos économies dépend largement des influences relatives des modèles de raisonnement et de décision quantitatifs et des modèles qualitatifs. De même, les raisonnements linéaires, cartésiens, disjonctifs, empêchent de percevoir la réalité des problèmes complexes et induisent des comportements plus égoïstes, car ils masquent les interdépendances, donc les solidarités entre acteurs. Un autre facteur immatériel concerne le temps : les acteurs se placent-ils dans le temps court ou le temps long ? Cela induit des comportements très différents.

La seconde question que doit se poser le prospectiviste porte sur la manière dont interférent les facteurs influents choisis. Un paradoxe de la prospective appliquée à l’économie est qu’elle est complétement influencée par les modèles économiques que l’on juge pertinents. Les scénarios que l’on va construire seront très différents selon, notamment, que l’on accepte ou refuse l’idéologie ultralibérale qui a pris le pouvoir en Occident depuis les années Thatcher-Reagan[3]. Ce hold-up spéculatif a imposé un capitalisme financier, des gouvernances néotayloriennes et court-termistes ainsi qu’une vision à mon avis, et surtout, selon plusieurs Prix Nobel d’économie, du regretté Maurice Allais[4] à Amartya Sen[5], totalement fausse et pernicieuse. Le néo-libéral Gary Becker[6], qui a travaillé sur le capital humain, a osé affirmer n’avoir nul besoin des sciences humaines pour expliquer l’économie, chaque personne se réduisant à un automate rationnel cherchant à optimiser son profit financier. Une vision irréaliste que récusent tout particulièrement les tenants de l’économie comportementaliste, comme Richard Thaler[7].

La Révolution de l’intelligence

Si l’on prend en compte les facteurs immatériels, on comprend les trois grands changements introduits par la Révolution de l’intelligence.

Tout d’abord, depuis Hiroshima, il est clair que nous n’avons jamais eu autant de puissance en main et qu’en contrepartie, il est devenu vital d’exploiter cette puissance avec assez de discernement pour éviter un suicide planétaire, à court (nucléaire) ou moyen terme (écologique).

Deuxièmement, les problèmes à résoudre n’ont jamais été aussi complexes et nous n’avons jamais disposé d’autant de connaissances pour les traiter. Mais la conséquence, c’est que l’autarcie est devenue définitivement impossible : nous avons tous besoin de la créativité et des talents des autres, ce que nous ne pouvons obtenir, comme hier le travail physique, par la contrainte ! Que nous le voulions ou pas, nous avons besoin de partenaires internes (salariés) et externes (fournisseurs, clients…) en bonne santé et nous devons passer d’une logique de la contrainte à une logique de la conviction, de la motivation, ce qui, dans la durée, implique des relations loyales.

Troisième tendance, une concurrence mondialisée, exaltée par une société hyper-connectée, dans un contexte mouvant. Cela impose une écoute, une veille, une innovation permanentes. L’innovation se nourrit de créativité et celle-ci implique assez de liberté de pensée et de respect de la diversité, donc la tolérance.

Alors, quelle sera la situation de l’économie mondiale en 2030 ? Cela dépendra essentiellement de l’équilibre entre trois tendances millénaires correspondant à trois visions différentes du monde et de l’Autre et à trois options éthiques opposées[8].

Visions et valeurs

La première tendance est portée par une vision obsédée par la loi de la jungle, l’Autre est un ennemi à vaincre et exploiter. L’ordre est pyramidal et statique. Cette vision est légitimée par le respect de la force qui impose sa loi. Après le jugement de Dieu, nous avons aujourd’hui la loi du marché parfait qu’il faut respecter, même si chacun sait que ce marché parfait n’existe pas, étant donné les coûts de transactions, comme Ronald Coase l’a bien montré. La force impose aux faibles un devoir d’obéissance, de fidélité et une responsabilité collective. Cette tendance domine l’économie occidentale actuellement et favorise le développement de toutes les formes de collusions, corruptions, dérives mafieuses dans l’économie et les Etats[9].

L’autre tendance est celle de l’humanisme respectueux de l’environnement et de la démocratie : force doit rester à la loi. Cette tendance s’appuie sur une vision de la complexité et du long terme, donnant conscience aux acteurs de leurs interdépendances et donc de la nécessité des solidarités. Elle est étayée par des valeurs de respect de la dignité de l’autre, de tolérance, favorisant la responsabilité individuelle dans le respect de l’intérêt collectif.

La troisième tendance est induite par la première : les déçus, les victimes de la loi de la force soit rejoignent l’humanisme démocratique, soient essayent d’oublier leurs souffrances dans un intégrisme politique ou religieux retirant à l’individu le droit et le devoir du libre-arbitre, du sens critique, l’amenant à appliquer les consignes à la lettre en oubliant le Sens. Cela conduit à des conflits destructeurs, au terrorisme actuel, à des régressions sociales, économiques, tout ceci étant incompatible avec le progrès scientifique et technique. Même si ces dérives exploitent les plus récents progrès techniques.

Si la première tendance se développe, nous allons vers des crises de plus en plus fréquentes de l’économie mondiale. L’accroissement des inégalités provoquera des remous sociaux brutaux, voir sanglants, alimentant la troisième tendance. L’effondrement du pouvoir d’achats fera s’écrouler les marchés de nombre d’entreprises, les stratégies de court terme entraîneront la destruction de pans entiers de l’économie occidentale sous la pressions d’acteurs asiatiques investissant, comme un Samsung, dans le long terme. Enfin le mépris des contraintes de santé, de sécurité, de l’écologie fera se multiplier les accidents majeurs, les catastrophes sanitaires, technologiques, écologiques.

Sous la pression de la société civile, renforcée par les réseaux numériques, des Etats trouveront peut-être le courage et la force d’arbitrer et orchestrer le jeu économique, de le moraliser en faisant reculer collusions et corruptions, d’appuyer la croissance des ENA revue mars 2016 image_preview innovantes en protégeant leur accès aux marchés publics, de favoriser le capitalisme de long terme. Si des Etats se réorganisent pour réduire leur bureaucratie en utilisant notamment l’analyse de la valeur, ils trouveront des ressources pour faire plus avec moins et transformer l’administration un catalyseur des créativités et non un contrôleur pesant sur les initiatives. Dans ce cas, des scénarios positifs deviendraient possibles et une Renaissance tant économique que politique et culturelle de l’Europe serait à portée de volonté.

André-Yves Portnoff

 

 

[1] Thierry Gaudin et André-Yves Portnoff et al. La Révolution de l’Intelligence, Sciences & techniques, 1983-1985. https://www.futuribles.com/fr/viewer/pdf/8066/ et https://ayportnoff.wordpress.com/2012/05/26/le-capital-immateriel-comment-levaluer/

[2] Voir Manifeste Valeur(s):http://chn.ge/1jHeYnH et Croissance ou rigueur ? Sortons d’un faux débat ! https://ayportnoff.wordpress.com/2014/10/21/croissance-ou-rigueur-sortons-dun-faux-debat/

[3] Sérieyx Hervé et Portnoff André-Yves, Aux actes, citoyens ! Maxima, 2011.

[4] ALLAIS Maurice, « Les causes véritables du chômage. » Les annales des Mines — Réalités industrielles, mai 2010, pp. 7-8.

[5] SEN Amartya, L’économie est une science morale, p. 74, La Découverte, 1999.

[6] « Pousser le raisonnement économique jusqu’au bout ». Entretien avec Gary Becker, professeur à l’université de Chicago, Prix Nobel en 1992, et inventeur de la notion de « capital humain » Propos recueillis par Philippe Simonnot. Le Monde, 07.06.02.

[7] MICHEL Alain, Ecce homo œcumicus ou sapiens, Futuribles n° 261, pp. 59-64, février 2001.

[8] Rapport Vigie 2016. Futurs possibles à l’horizon 2030-2050. L’économie du court terme, page 192-195. https://www.futuribles.com/fr/document/rapport-vigie-2016-futurs-possibles-a-lhorizon-203/

[9] Exemple : Arles Arloff. Italie, un pouvoir corrompu. Futuribles n° 381. Janvier 2012.

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A propos andreyvesportnoff

André-Yves Portnoff docteur ès sciences physiques, a été chimiste, chercheur en métallurgiste nucléaire au CEA avant de devenir journaliste à l’Usine nouvelle puis de diriger pendant dix ans Sciences & Technique, revue de prospective technologique. Co-auteur en 1983 du premier rapport français sur l’économie de l’immatériel (La Révolution de l’intelligence ) André-Yves Portnoff est consultant en innovation et conduite du changement, chercheur indépendant en partenariat avec le groupe de prospective Futuribles où il a développé un outil d’autodiagnostic des organisations basé sur les facteurs immatériels. Il enseigne notamment dans le MBA de la HEG de Fribours (Suisse). Avec Futuribles et Hervé Sérieyx (coauteur de Aux actes, citoyens ! Maxima éditeur) http://www.priceminister.com/nav/Livres/kw/andre%20yves%20portnoff Il mène actuellement une campagne pour la ré-industrialisation de la France et le retour de l’Europe à l’économie réelle. « Aux Actes Citoyens – de l’indignation à l’action » Ou comment transformer l’indignation pour qu’elle devienne constructive? Comment des initiatives innovantes peuvent transformer nos sociétés ? Soit, le pari de l’intelligence....des puces, des souris et des hommes Jean Michel Billaut: Connaissez-vous André-Yves Portnoff from Paris ? Aux actes citoyens : les e-pap http://www.dailymotion.com/video/xlmjrd_made-in-france-in-europe-andre-yves-portnoff-aux-actes-citoyens_news La Tribune: http://www.latribune.fr/opinions/20111109trib000662913/reindustrialiser-questions-de-confiance-.html L’Expansion : http://lexpansion.lexpress.fr/economie/les-grosses-entreprises-en-france-empechent-la-croissance-des-pme_264749.html En chanson : http://www.dailymotion.com/video/xjetbe_aux-actes-citoyens_news Commentez: http://fr-fr.facebook.com/pages/Aux-actes-citoyens-De-lindignation-à-laction/14815372191829 et http://www.facebook.com/profile.php?id=719057033&ref=tn_tnmn
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2 commentaires pour L’ENA, la prospective et l’économie

  1. cedric berger dit :

    Tellement vrai… Alors passons à l’action… Il existe un outil pertinent qui permet de faire des bons disruptifs, qui nous permettrait de limiter l apesanteur de cette prospective: L analyse de la valeur!

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