Machisme et intolérance contrent l’innovation

Au moment où des hommes politiques répètent que le rôle de la femme est d’enfanter, où d’autres, émules inconscientes de Landru, préconisent en France de « libérer des emplois » en repoussant les femmes au foyer, où des journalistes françaises sont amenées à écrire un manifeste http://www.liberation.fr/politiques/2015/05/04/nous-femmes-journalistes-en-politique_1289357 pour dénoncer le machisme, voire les harcèlements de trop nombreux élus censés nous représenter, rappelons que beaucoup de valeur a été perdue parce que l’on a interdit aux femmes de penser, de créer.

Dans cet article écrit par mon épouse Arlette et moi pour la Revue Futuribles, (n° 387, juillet 2012, pp. 39-40) il y a trois ans, nous évoquions le martyr de bien des femmes et montrions combien tous les dogmatismes ont coûté cher à l’Humanité. Et c’est loin d’être fini. Mais, alors que les dogmatismes, les fronts de la haine et les vieux démons xénophobes, totalitaires, reprennent partout, sans pudeur, de la vigueur et sont écouté par ceux qui manquent de mémoire, nous devons nous rendre à cette évidence : nous ne pouvons plus nous payer le luxe de gâcher les talents de la moitié de l’Humanité, pour éviter les pires des désastres.

 

Freins à la création culturelle

Si la création culturelle est favorisée aujourd’hui comme hier par des mécènes et des acteurs influents, il lui arrive également d’être systématiquement entravée, voire réprimée. Et l’intolérance demeure l’un des obstacles majeurs qu’elle doit surmonter. Toutes les manifestations de la créativité, culturelle, philosophique, scientifique, technique, ont en commun de se nourrir d’imagination, ouverture, de liberté. Aussi les entraves subies par les créatifs culturels constituent-elles un bon indicateur des freins au développement y compris économique. On peut se demander comment le monde aurait évolué s’il ne s’était pas privé du potentiel de créativité de la moitié de l’humanité, le genre féminin. Comme le sexisme est loin d’avoir rendu les armes, la question demeure plus qu’actuelle. Cela confère une signification particulière, pas seulement artistique, aux expositions que viennent de consacrer à l’artiste italienne Artemisia Gentileschi le Palazzo Reale de Milan[1] et le musée Maillol[2] de Paris. L’exposition de Milan a d’ailleurs assumé ouvertement son caractère militant, voire politique. Elle a reçu l’appui non seulement du quotidien économique Il Sole 24 Ore, mais aussi de Valore D, mouvement de « Femmes au sommet pour l’entreprise de demain » et de Di Nuovo[3]. Cette très active association a lancé les manifestations Se non ora quando (Maintenant ou jamais) qui ont, plusieurs fois, fait descendre dans les rues d’Italie, contre Berlusconi, un million de manifestants.

Les deux expositions ont fait découvrir à beaucoup non seulement Artemisia Gentileschi (1597-1653) mais aussi le fait que des femmes avaient manié le pinceau bien avant Élisabeth Vigée-Lebrun (1755-1842) ou la Vénitienne Rosalba Carriera (1675-1757)! Une autre exposition consacrée à cette dernière artiste en 2007, a d’ailleurs posé un problème par son titre racoleur, « la première femme peintre en Europe »[4] : le marketing a-t-il le droit, pour attirer du public vers la culture, de diffuser de fausses informations? Rosalba Carriera, née 22 ans après la mort d’Artemisia, aurait été la première à s’indigner de ce mensonge historique confortant l’idée répandue que les femmes ne peignent que depuis peu.

Au XVIe siècle, il n’était pas facile pour les femmes, assimilées à des mineurs, interdites dans les ateliers de nus autrement que pour poser, de devenir des artistes professionnelles. Artemisia eut la chance relative d’avoir un père peintre qui l’initia à son art en se servant d’elle comme apprenti. Véronèse et Titien feront aussi travailler leurs filles dans leurs ateliers. Orazio Gentileschi, par ailleurs souvent brutal, prit aussi comme modèle sa fille nue. Elle n’avait pas dix-huit ans quand elle se fit violer par un autre artiste, ami de son père. Le violeur promit de l’épouser alors que, déjà marié, il trompait avec une belle-sœur sa femme qu’il tenta d’assassiner. Lors d’un procès à scandale, la justice romaine fit subir à Artemisia des examens gynécologiques publics et lui écrasa les doigts pour vérifier la véracité de ses accusations. Cette torture ne réussit pas à l’estropier assez pour l’empêcher de continuer à peindre.

Les malheurs de la Gentileschi ne doivent pas occulter le fait majeur qu’elle fut une grande artiste, oubliée durant trois siècles mais reconnue de son vivant par le Caravage et Clouet qui fit son portrait. Galilée l’honorait de son amitié. Qu’en sa patrie même, un musée ait gommé Artemisia n’est pas anodin ; cela illustre la persistance d’un modèle mental machiste, bien présent aujourd’hui dans tous les pays, déniant aux femmes la capacité de créer et cherchant à la brider.

La Renaissance a permis l’émergence d’autres artistes femmes, (1527-1623), s’imposant à force de courage[5] : on en dénombre au XVIe siècle une quarantaine en Italie, mais toutes, sauf une seule, Sofonisba Anguissola, étaient filles de peintre. On les félicitait de travailler comme des hommes, malgré leur regrettable émotivité féminine…Elles-mêmes n’étaient pas les premières artistes en Occident. Sans remonter à l’Antiquité, au Moyen-Âge déjà, les épouses des miniaturistes constituaient des aides efficaces mais discrètes. L’histoire a aussi retenu les noms de Herrade de Landsberg (circa 1125-1195) et d’une mystérieuse Anastaise, enlumineuse surpassant ses collègues mâles selon Christine de Pisan (1364-1430).[6]

Le sexisme n’a pas été la seule manifestation d’intolérance réprimant la créativité. Des intégrismes politiques ou religieux ont provoqués d’autres gâchis massifs : les iconoclastes byzantins (730 puis 813), des fanatiques comme Savonarole (1452-1498) ou certains protestants sont responsables de destruction de milliers d’œuvres d’art à différents moments de l’histoire, bien avant les Talibans. La perte pour le patrimoine mondial est incommensurable : combien de chefs-d’œuvre auraient été produits si des sociétés n’avaient pas réprimé le talent de leurs créatifs ? Si, par exemple, les exégètes des religions juive et musulmane n’avaient généralement interdit l’art figuratif ? Les artistes musulmans qui, comme l’Irakien Yahya ibn Mahmûd au XIIIe siècle, ont pu s’exprimer en certaines périodes, nous donnent une idée de ce qui a été perdu. Et la créativité comme la liberté ne se découpent pas en catégories. Herrade de Landsberg nous le rappelle, qui a été peintre, écrivaine et érudite, auteure de l’Hortus Deliciarum, première encyclopédie créée par une femme. Les intolérants qui ont brûlé auteurs, éditeurs et livres, de la Chine antique à l’Inquisition et à la France de François Ier[7] ou de Pétain, nous ont montré que toutes les civilisations ont leurs dérives destructrices.

Voilà pourquoi le meilleur potentiel de développement appartient aux territoires déterminés à maintenir ou rétablir la tolérance, le respect des autres, femmes comprises. Dans un souci éthique mais aussi économique, la montée, même en Europe, de tendances xénophobes, homophobes, sexistes, intégristes, mérite donc d’être surveillée avec vigilance. Elle est annonciatrice de futuribles terribles !

Arlette et André-Yves Portnoff

[1] Artemisia Gentileschi. Storia di una passione. 22 septembre 20011-29 janvier 2012. Palazzo Reale, Milan. http://www.mostrartemisia.it/

[2] http://www.museemaillol.com/

[3] http://dinuovodinuovo.blogspot.com

[4] « Rosalba Carriera, la prima pittrice dell’Europa » : http://www.cini.it/it/event/detail/2/53

[5] http://en.wikipedia.org/wiki/Women_artists

[6] Inès Villela-Petit, « À la recherche d’Anastaise », Cahiers de recherches médiévales et humanistes, 16 | 2008. http://crm.revues.org/11032

[7] Etienne Dolet (1509-1546) a été torturé et brûlé place Maubert, emplacement réservé aux bûchers des éditeurs. L’ordre bureaucratique des bourreaux.

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A propos andreyvesportnoff

André-Yves Portnoff docteur ès sciences physiques, a été chimiste, chercheur en métallurgiste nucléaire au CEA avant de devenir journaliste à l’Usine nouvelle puis de diriger pendant dix ans Sciences & Technique, revue de prospective technologique. Co-auteur en 1983 du premier rapport français sur l’économie de l’immatériel (La Révolution de l’intelligence ) André-Yves Portnoff est consultant en innovation et conduite du changement, chercheur indépendant en partenariat avec le groupe de prospective Futuribles où il a développé un outil d’autodiagnostic des organisations basé sur les facteurs immatériels. Il enseigne notamment dans le MBA de la HEG de Fribours (Suisse). Avec Futuribles et Hervé Sérieyx (coauteur de Aux actes, citoyens ! Maxima éditeur) http://www.priceminister.com/nav/Livres/kw/andre%20yves%20portnoff Il mène actuellement une campagne pour la ré-industrialisation de la France et le retour de l’Europe à l’économie réelle. « Aux Actes Citoyens – de l’indignation à l’action » Ou comment transformer l’indignation pour qu’elle devienne constructive? Comment des initiatives innovantes peuvent transformer nos sociétés ? Soit, le pari de l’intelligence....des puces, des souris et des hommes Jean Michel Billaut: Connaissez-vous André-Yves Portnoff from Paris ? Aux actes citoyens : les e-pap http://www.dailymotion.com/video/xlmjrd_made-in-france-in-europe-andre-yves-portnoff-aux-actes-citoyens_news La Tribune: http://www.latribune.fr/opinions/20111109trib000662913/reindustrialiser-questions-de-confiance-.html L’Expansion : http://lexpansion.lexpress.fr/economie/les-grosses-entreprises-en-france-empechent-la-croissance-des-pme_264749.html En chanson : http://www.dailymotion.com/video/xjetbe_aux-actes-citoyens_news Commentez: http://fr-fr.facebook.com/pages/Aux-actes-citoyens-De-lindignation-à-laction/14815372191829 et http://www.facebook.com/profile.php?id=719057033&ref=tn_tnmn
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