Italie : les Berlusconi sont légion

L’excellent documentaire sur Berlusconi  et le bon débat, dirigé par Claire Barsacq qui l’a commenté sur Public Sénat, comportent une lacune majeure : il Cavaliere est le produit normal du système de pouvoir italien. Sa chute ne règle aucun des problèmes de fond qui fragilisent l’Italie et donc l’Europe. L’émission a osé aller très loin, plus loin que d’autres. Elle a osé exposer les lourds soupçons pesant sur une origine mafieuse des fonds ayant financé l’ascension de Berlusconi. Il aurait exploité le pouvoir politique pour sauver son empire économique. Mais il aurait fallu expliquer ce que répète le procureur Scarpinato (lire Les derniers mots de Falcone & Borsellino. Editions La Contre-Allée. 2013): depuis des siècles, l’Italie subit une classe dirigeante dont une partie importante applique à la lettre les préceptes de Machiavel : elle se considère intouchable, crée des lois ad personam pour échapper à toute condamnation, élimine, par l’argent, la violence, tout adversaire. Les mafias sont exploitées comme bras armés par cette classe politique, économique, la mafia « d’en haut ». L’emprise des corrompus a été illustrée par l’outrageante minute de silence, observée le 6 mai dernier, dans les assemblées italiennes à la mort du sénateur Andreotti, dont les connivences criminelles avec Cosa Nostra ont été établies par un jugement de Cassation en 2004.

Voici notre article prospectif rédigé l’été dernier.

Arlette et André-Yves Portnoff

L’émission de Public Sénat : http://www.publicsenat.fr/emissions/le-debat/berlusconi-il-cavaliere/marc-lazar,alberto-toscano,christian-delporte,gadh-charbit,emanuele-dolce/139194

Une rétro-prospective italienne : trois scénarios. 

Les racines des futuribles se cherchent dans le passé, mais lors de l’entrée en fonction des dernières équipes gouvernementales allemandes, américaines ou françaises, nul observateur n’a éprouvé le besoin de faire remonter à la surface des cadavres encore perturbants après plus d’un demi-siècle. Cela s’est pourtant produit en Italie, et l’on ne saurait esquisser de prospective pour ce pays sans des contre-sens majeurs si on se laisse berner par toute une stratégie de désinformation visant à cacher ce que révèlent des drames nauséabonds commencés il y a très longtemps mais encore inachevés. Ce n’est pas un hasard si, le 27 avril dernier, jour où Enrico Letta rendait publique la composition de son gouvernement, la presse italienne de gauche et du centre[1] annonçait la découverte de la serviette en cuir que tenait sur ses genoux le général Dalla Chiesa lors de son meurtre, il y a 31 ans. La serviette était vide ! Les documents du général,[2] nommé, cent jours avant son exécution, préfet à Palerme pour extirper la Mafia, avaient été promptement escamotés tout comme les papiers de son coffre-fort, sans doute compromettants pour l’intouchable sénateur Giulio Andreotti, sept fois président du conseil. En mai dernier, le quotidien de gauche La Repubblica décidait de relancer une autre affaire de document subtilisé par des services officiels, l’agenda rouge du juge Paolo Borsellino déchiqueté par une bombe le 19 juillet 1992 à Palerme. Ce n’est pas non plus par hasard si, le 30 avril, jour du vote de confiance au gouvernement, mais aussi 33e anniversaire du meurtre du sénateur communiste Pio La Torre, le président du Sénat, Piero Grasso, ancien procureur national anti-mafia, était interpellé par des dizaines de personnalités[3]. Elles lui demandaient de rouvrir l’enquête et de réclamer au Président Obama les documents que pourraient détenir les services secrets américains. Pio La Torre était l’auteur de la loi instituant le crime de mafia, votée après sa mort et celle de Dalla Chiesa. Piero Grasso lui-même avait affirmé que dans l’assassinat de La Torre, abattu par des fusils mitrailleurs Thompson, arme des services américains, la mafia avait été « le bras armé d’une entité extérieure ». Ce n’est toujours pas par hasard si la présidente de la Chambre des Députés, Laura Boldrini, le 1e mai, partait en Sicile rendre hommage aux paysans mitraillés 63 ans plus tôt par le bandit Giuliano, « bras armé, disait-elle, de ceux qui s’opposaient aux réformes sociales ».[4] Et d’ajouter qu’il était temps de lever tout secret sur la longue chaîne de massacres qui avaient ponctué l’histoire de la République, car il était « inacceptable en démocratie de cacher les noms de leurs mandataires ».  Elle en profitait pour saluer la mémoire de l’ancien président de la région de Sicile, Piersanti Mattarella, un proche d’Aldo Moro, exécuté en 1980 pour avoir voulu  « faire de la Sicile une région appliquant les lois et démontrant l’importance d’une action gouvernementale respectant les lois et transparente ».

Pour déchiffrer la situation fragile de l’Italie, il convient de lire un petit livre où Antonella Mascali, journaliste du quotidien critique Il Fatto quotidiano, a rassemblé Les derniers mots de Falcone et Borsellino, particulièrement actuels, explique-t-elle, alors que « la corruption, une fois encore, envahit le monde politique et économique ».[5] Si Le Monde avait lu la longue préface du procureur Roberto Scarpinato dans Les derniers mots, il ne se serait pas laissé manœuvrer par Giulio Andreotti en publiant dans la nécrologie de ce dernier, succès posthume, qu’il avait été absout par la justice du délit de participation à l’association mafieuse Cosa Nostra ![6] Roberto Scarpinato, procureur au procès débuté en 1996 contre Andreotti, démonte dans sa préface la machine à mensonges de l’Italie occulte.[7] On veut faire croire, explique-t-il en substance, que les mafieux, ce sont ces brutes semi-analphabètes que l’on arrête de temps en temps. En réalité, à l’inverse de ce que l’on martèle lors des cérémonies officielles, le mal de mafia est « parmi nous » : « les assassins et leurs complices ont (…) aussi les visages de nombreux, trop nombreux, sépulcres blanchis,[8] (…) présidents du Conseil, ministres, parlementaires nationaux et régionaux, présidents de la région Sicile, sommités de la police et des services secrets, hauts magistrats, ténors du barreau, personnalités influentes du monde économique et financier, et tant d’autres encore ». La réalité du pouvoir « hors scène » est dans « le non-dit, l’indicible » couvert par « un système médiatique qui, à quelques exceptions près, n’éclaire de la planète mafieuse que la face populaire », la « mafia militaire », pas celle des hautes personnalités qui les manipulent. Ainsi, 9 Italiens sur 10 croient qu’Andreotti n’a jamais été condamné et tout a été fait pour cela. Or « la sentence de la cour d’appel de Palerme du 2 mai 2003, entérinée en Cassation le 15 octobre 2004 » dit explicitement que le sénateur ne pouvait être condamné uniquement parce qu’il y avait prescription pour ses délits. Mais qu’il était établi qu’il avait entretenu « des relations d’amitié avec les chefs mafieux », demandé et fourni des services, participé à des réunions au sommet, notamment sur les mesures à prendre contre le président Matarella, et n’avait pas dénoncé les assassins de ce dernier. Cela n’a pas empêché la majorité des élus italiens, gauche et droite confondues, de respecter une minute de « silence négationniste » le 6 mai dernier en l’honneur, quel honneur ? du sénateur félon décédé.

A la lumière de ce livre, on comprend mieux la situation actuelle. La formation d’un gouvernement gauche-droite, accueillie avec soulagement par beaucoup d’observateurs, pourrait n’être qu’une tentative de stabilisation du vieux système de pouvoir. Celui qui avait ordonné l’exécution de Dalla Chiesa, Falcone, Borsellino et de tant d’autres, le démantèlement  du trop efficace pool anti-mafia parce qu’ils menaçaient « le système de pouvoir sicilien, l’une des poutres maîtresses du pouvoir national ». Ce système qui entrave toujours les enquêtes conduites par quelques juges courageux sur la négociation conduite depuis 1992 entre Cosa Nostra et des fonctionnaires et hommes d’Etat, plus généralement entre le crime organisé et des hommes de pouvoir. Le fait que le ministre de l’Intérieur soit Angelino Alfano incite à envisager des futuribles de continuité perpétuant le système crypto-mafieux. Le Sicilien Alfano a donné son nom à l’une des lois votées (puis déclarées inconstitutionnelles) pour accorder l’immunité, l’impunité, à Berlusconi dont il a été l’homme de confiance. Mais le scénario de continuité est de plus en plus fragile. La montée du mouvement protestataire de Beppe Grillo, qui a obtenu en février 2013 un quart des voix, montre qu’une partie croissante de la population italienne rejette le système, y compris en Sicile où le président de région est un anti-mafieux notoire Rosario Crocetta condamné à mort par Cosa Nostra. La pression monte pour réduire l’impunité qu’illustre l’actuelle résistance juridique d’un Berlusconi, pour renforcer la législation réprimant les accords électoraux avec les mafias, pour modifier une loi électorale qui bride l’électeur. Loi porcellum cyniquement qualifiée de « cochonnerie » par le ministre qui la fit voter à la demande de Berlusconi.  Dans un contexte de crise économique accroissant les souffrances du pays, deux scénarios sont à considérer. Le premier serait une dérive populiste brutale après une vague d’indignation plus forte encore, provoquée par un scandale moins supporté que les précédents. Une récupération par les néofascistes pourrait déboucher sur un régime autoritaire. Si les indignés réussissent à s’unir autour d’un projet avec les éléments centristes et de gauche honnêtes ou/et conscients du danger, un scénario de construction d’un Etat de droit démocratique deviendrait vraisemblable. Cet Etat « propre et crédible pour les citoyens », qui  manque à l’Italie depuis son unité réalisée il y a 151 ans, pour lequel se sont sacrifiés La Torre, Dalla Chiesa, Matarella, Falcone, Borsellino et se battent encore une poignée de téméraires, journalistes, entrepreneurs, enseignants, syndicalistes, prêtres, magistrats isolés, décriés, tels Pino Maniaci[9], Marco Travaglio[10], Roberto Scarpinato, don Luigi Ciotti[11], entre autres mais aussi des milliers de citoyens engagés.

Arlette et André-Yves Portnoff

Venise , juillet 2013.


[1] BOLZONI Attilio, PALAZZOLO Salvo. Trovata vuota la valigetta di Dalla Chiesa. La Repubblica, 27 avril 2013. http://goo.gl/evCGU

[2] Le fils du général vient de publier un livre au titre explicite : « l’entreprise mafieuse, entre capitalisme violent et contrôle social ». DALLA CHIESA Nando. L’impresa mafiosa. Tra capitalismo violento e controllo sociale. Cavallotti Press University, novembre 2012

[4] ARLOFF Arles. Italie, un pouvoir corrompu. Futuribles N° 381, janvier 2012, pp 5-19.

[5] MASCALI Antonella (sous la direction de), SCARPINATO Roberto. Traduit par RIZZOLLI Anna & WALIGORSKI Sarah. Les derniers mots de Falcone & Borsellino. Editions La Contre Allée. 2013, 186 p.

[6] DECAMPS Marie-Claude, Italie : Mort de Giulio Andreotti, chef d’orchestre de quarante ans de vie politique. Le Monde, 6 mai 2013.

[7] Lire aussi : SCARPINATO Roberto, LODATO Saverio. Le Retour du Prince. Editions La Contre Allée. 2012.

[8] Dans le langage de l’Écriture, sépulcre blanchi est une image pour désigner un hypocrite.

[11] Créateur de l’association de coordination Libera http://www.libera.it/flex/cm/pages/ServeBLOB.php/L/IT/IDPagina/1qui a lancé un manifeste contre la corruption recueillant plus de 300 000 signature fin juillet dernier http://www.riparteilfuturo.it/tag/don-ciotti/.

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A propos andreyvesportnoff

André-Yves Portnoff docteur ès sciences physiques, a été chimiste, chercheur en métallurgiste nucléaire au CEA avant de devenir journaliste à l’Usine nouvelle puis de diriger pendant dix ans Sciences & Technique, revue de prospective technologique. Co-auteur en 1983 du premier rapport français sur l’économie de l’immatériel (La Révolution de l’intelligence ) André-Yves Portnoff est consultant en innovation et conduite du changement, chercheur indépendant en partenariat avec le groupe de prospective Futuribles où il a développé un outil d’autodiagnostic des organisations basé sur les facteurs immatériels. Il enseigne notamment dans le MBA de la HEG de Fribours (Suisse). Avec Futuribles et Hervé Sérieyx (coauteur de Aux actes, citoyens ! Maxima éditeur) http://www.priceminister.com/nav/Livres/kw/andre%20yves%20portnoff Il mène actuellement une campagne pour la ré-industrialisation de la France et le retour de l’Europe à l’économie réelle. « Aux Actes Citoyens – de l’indignation à l’action » Ou comment transformer l’indignation pour qu’elle devienne constructive? Comment des initiatives innovantes peuvent transformer nos sociétés ? Soit, le pari de l’intelligence....des puces, des souris et des hommes Jean Michel Billaut: Connaissez-vous André-Yves Portnoff from Paris ? Aux actes citoyens : les e-pap http://www.dailymotion.com/video/xlmjrd_made-in-france-in-europe-andre-yves-portnoff-aux-actes-citoyens_news La Tribune: http://www.latribune.fr/opinions/20111109trib000662913/reindustrialiser-questions-de-confiance-.html L’Expansion : http://lexpansion.lexpress.fr/economie/les-grosses-entreprises-en-france-empechent-la-croissance-des-pme_264749.html En chanson : http://www.dailymotion.com/video/xjetbe_aux-actes-citoyens_news Commentez: http://fr-fr.facebook.com/pages/Aux-actes-citoyens-De-lindignation-à-laction/14815372191829 et http://www.facebook.com/profile.php?id=719057033&ref=tn_tnmn
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