Patrimoine culturel et salades. Un exemple italien.

Quelle logique a-t-elle conduit un acteur de l’industrie alimentaire comme Bonduelle à investir 300 000 € dans la restauration d’une coupole et des peintures d’une voûte à Santa Maria in Montesanto, l’une des deux églises jumelles de la Piazza del Popolo à Rome ? Les enveloppes des salades de Bonduelle comportent désormais en Italie une description de la restauration effectuée à Santa Maria in Montesanto et un code pour télécharger des renseignements sur les travaux en cours (1).Une façon pédagogique de sensibiliser le public à la culture et à un patrimoine souvent négligé même par les habitants les plus proches. Pour promouvoir de la salade prélavée, il y a des moyens plus simples que de monter une opération complexe impliquant les administrations culturelles, la grande distribution et les clients. Pourtant, introduire un brin de culture dans les rayons alimentation et y inciter les consommateurs à participer à une opération de sauvetage du patrimoine artistique constituent une innovation notable. L’initiative de Bonduelle s’inscrit dans le cadre de « Gli Orti per l’Arte », « Les Potagers pour l’Art », une initiative orchestrée par la société Fondaco de Venise, qui vient à point, à la fois pour la culture, l’industrie et la distribution.

Le patrimoine en danger de désintérêt

Le mécénat d’entreprise n’est pas une nouveauté et près de la moitié des entreprises familiales, selon une étude mondiale récente (2), sont engagées dans des actions philanthropiques, mais celles-ci sont consacrées pour un tiers à l’éducation et la formation, le reste soutenant surtout la santé, la médecine, la lutte contre la pauvreté. L’art et la culture ne bénéficient que d’une faible part de l’effort, alors qu’ils se trouvent dans une situation de plus en plus difficile. Ainsi, l’Italie, qui abrite l’un des plus grands patrimoines artistiques du monde, a-t-elle réduit de 18% les crédits publics alloués à la restauration de ce patrimoine malgré des besoins criants. La Cour des comptes italienne a d’ailleurs dénoncé cette dérive suicidaire, qui n’affecte pas que l’Italie. La crise a poussé tous les pays européens à réduire les crédits publics consacrés à l’art et la culture. Avec des exceptions, mais pour combien de temps : l’Allemagne, la Belgique et la France . La crise, la propension répandue à ne gérer que le court-terme et un ultra-libéralisme dominant faisant tout juger en termes uniquement financiers, conjuguent leurs influences pour inciter au désengagement. Typique de ce point de vue le livre Der Kulturinfarkt (4)(5), L’infarctus culturel, publié l’an dernier en Allemagne. Il préconise de fermer la moitié des musées, bibliothèques, théâtres publics allemands et de privatiser au maximum le culturel et l’art. Beaucoup de responsables économiques et politiques considèrent qu’art et culture sont inutiles, sans valeur… sauf lorsqu’ils servent à spéculer et vendre du vent comme l’impose cette dérive financiarisée à l’extrême de l’économie qui nous a plongé dans la crise !

La culture, un moteur du développement

Or, la culture et en particulier l’art ont une valeur irremplaçable, quoique méconnue, pour la Société. Evidement le patrimoine culturel attire les touristes et génère ainsi des revenus récurrents. Mais il est aussi un facteur d’attractivité qui fixe les habitants, draine les talents et les investisseurs. On constate que les entreprises s’implantent de préférence là où il fait bon vivre car cela leur permettra de garder les talents dont dépend leur compétitivité. Le bien-être des hommes est donc un facteur économique à préserver, pas un luxe. Même les professionnels de la Culture oublient un autre facteur qui donne de la valeur humaine et économique au Beau : la vue de belles œuvres a un double impact sur les hommes. Elle les tire vers le haut, les incite à se comporter avec dignité, c’est le corollaire du « théorème des fenêtres cassées ». Elle constitue donc une composante du capital social pour cette raison et aussi à cause de son autre impact trop oublié : la vue, le respect, l’étude du Beau développent la créativité. Celle-ci est à la base de toute création, aussi bien artistique que littéraire, scientifique, technique, commerciale, sociale. Elle est la première étape de l’innovation dans tous les domaines. Ainsi un patrimoine culturel et artistique, traité avec respect par les dirigeants d’un territoire, d’un pays, représente-t-il une part essentiel du capital immatériel et une ressource nécessaire au développement, y compris économique.

Trois défis pour le secteur alimentaire

Le secteur alimentaire et la distribution doivent faire face à un triple défi. Il s’agit de rétablir une confiance des citoyens-consommateurs qu’une longue série de scandales dans le monde ébranle depuis des décennies. Il faut aussi soutenir les ventes malgré l’érosion des pouvoirs d’achats. Et innover devient vital pour tenir compte d’Internet et de la pression non seulement de la vente électronique mais aussi des comparateurs d’offres en ligne et des multiples ressources qui rendent les consommateurs à la fois mieux informés, plus critiques et plus redoutables par leur pouvoir de coalition et rétorsion. Le détour par l’art et l’émotion qu’il transmet s’avère pertinent. En ce moment dans le monde, la grande distribution explore bien des voies pour rendre ses locaux plus attractifs, ludiques, en faire des lieux de vie. « Les Potagers pour l’Art » constitue, dans ce contexte, un modèle intéressant qui mérite d’être transposé. Ses auteurs, Enrico Bressan et Giovanna Zabotti, ont créé Fondaco Venezia pour organiser le financement de la restauration du patrimoine par des entreprises grandes ou petites dans des conditions respectant l’intérêt général avec comme contreparties, pour les mécènes, de la communication vers le public. Parmi les 45 restaurations qu’ils ont su orchestrer, l’une d’elle a permis la remise en état de deux statues célèbres du Rialto, le Bossu et le Pêcheur. Le mécène est en l’occurrence la petite entreprise vénète de Paolo et Marina Tamai, qui distribue des salades prélavées. Le fait d’avoir pu expliquer leur engagement sur les enveloppes de leurs produits et la communication organisée avec Fondaco ont ouvert les portes de la grande distribution aux Tamai. Leurs ventes ont doublé en peu de mois. Pour autant, l’art a été respecté ; le nom du mécène est inscrit sous les deux statues d’une façon plus que discrète. Mieux encore, l’entreprise a monté avec Fondaco un mini circuit culturel en Vénétie pour faire (re)découvrir le sculpteur Cesare Laurenti, l’auteur de la statue du Pêcheur. Géré ainsi, le mécénat consolide le patrimoine et donc l’attractivité du territoire ; il renforce aussi son capital humain en tissant des liens entre entrepreneurs, administrations et citoyens. En « s’engageant dans le combat pour la préservation du patrimoine artistique italien », comme il l’a annoncé dans le cadre prestigieux du musée de la Brera, à Milan, le 24 mai dernier, Bonduelle-Italie apporte le poids et les moyens d’une grande entreprise aux « Potagers pour l’Art ». Cela confère une dimension nationale à l’opération qui pourrait, un jour, s’étendre utilement au-delà des frontières italiennes.

André-Yves Portnoff (avec Arlette Portnoff)

Références:

[1] http://www.bonduelle.it/gliortiperlarte/

[2] Construire pour durer. Les entreprises familiales montrent la voie de la croissance durable. Ernst&Young avec  FBN et Crédit Suisse. Janvier 2013. http://www.asmep-eti.fr/wordpress/wp-content/uploads/2013/05/Etude-EY-Family-Business-V-Fr-finale-Janvier-2013.pdf

[3] DUPLAT Guy, La Libre Belgique, 11 avril 2012. http://www.lalibre.be/culture/divers/article/731480/fermer-la-moitie-des-lieux-culturels.html

[4] HASELBACH Dieter, KLEIN Armin, KNÜSEL Pius et OPITZ Stephan, Der Kulturinfarkt, Klaus, Munich, mars 2012. http://www.randomhouse.de/Buch/Der-Kulturinfarkt/Dieter-Haselbach/e401067.rhd et

[5] Thibault Pascal. Allemagne: l’infarctus culturel? 16 avril 2012. http://www.rfi.fr/europe/20120416-allemagne-infarctus-culturel-kulturinfarkt-Dieter-Haselbach-Armin-Klein-Pius-Knüsel-Stephan-Opitz

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A propos andreyvesportnoff

André-Yves Portnoff docteur ès sciences physiques, a été chimiste, chercheur en métallurgiste nucléaire au CEA avant de devenir journaliste à l’Usine nouvelle puis de diriger pendant dix ans Sciences & Technique, revue de prospective technologique. Co-auteur en 1983 du premier rapport français sur l’économie de l’immatériel (La Révolution de l’intelligence ) André-Yves Portnoff est consultant en innovation et conduite du changement, chercheur indépendant en partenariat avec le groupe de prospective Futuribles où il a développé un outil d’autodiagnostic des organisations basé sur les facteurs immatériels. Il enseigne notamment dans le MBA de la HEG de Fribours (Suisse). Avec Futuribles et Hervé Sérieyx (coauteur de Aux actes, citoyens ! Maxima éditeur) http://www.priceminister.com/nav/Livres/kw/andre%20yves%20portnoff Il mène actuellement une campagne pour la ré-industrialisation de la France et le retour de l’Europe à l’économie réelle. « Aux Actes Citoyens – de l’indignation à l’action » Ou comment transformer l’indignation pour qu’elle devienne constructive? Comment des initiatives innovantes peuvent transformer nos sociétés ? Soit, le pari de l’intelligence....des puces, des souris et des hommes Jean Michel Billaut: Connaissez-vous André-Yves Portnoff from Paris ? Aux actes citoyens : les e-pap http://www.dailymotion.com/video/xlmjrd_made-in-france-in-europe-andre-yves-portnoff-aux-actes-citoyens_news La Tribune: http://www.latribune.fr/opinions/20111109trib000662913/reindustrialiser-questions-de-confiance-.html L’Expansion : http://lexpansion.lexpress.fr/economie/les-grosses-entreprises-en-france-empechent-la-croissance-des-pme_264749.html En chanson : http://www.dailymotion.com/video/xjetbe_aux-actes-citoyens_news Commentez: http://fr-fr.facebook.com/pages/Aux-actes-citoyens-De-lindignation-à-laction/14815372191829 et http://www.facebook.com/profile.php?id=719057033&ref=tn_tnmn
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