Schizophrénie contre croissance

Les mesures pour réindustrialiser la France resteront inefficaces tant que l’on ne surmontera pas notre schizophrénie. Comment qualifier autrement l’attitude de docteurs ignorant leurs propres diagnostics dès qu’ils rédigent des ordonnances ?

Le diagnostic est clair. Dans des contextes semblables, des entreprises de tous secteurs prospèrent, d’autres sombrent ; la clef de la compétitivité n’est donc pas à l’extérieur mais à l’intérieur des organisations. Or on discute, se dispute sur des facteurs extérieurs et quantitatifs : combien de taxes, d’heures de travail, combien coûte ce dernier ? Mais la valeur produite ne dépend pas que du temps ouvré. On s’obsède sur la productivité et non la pertinence de ce que l’on produit : en 2001, lorsque Kodak a commencé sa chute, sa productivité était excellente. C’est le comment qui est déterminant: comment emploie-t-on  les ressources matérielles, financières, humaines ? L’économie du comment est négligée car elle culpabilise les responsables de nos administrations et entreprises. Déjà en 1984, Hervé Sérieyx avait choqué en expliquant (L’Entreprise du troisième type, Seuil) que Toyota devait sa supériorité à son organisation humaine et non à la robotique comme on le racontait. Cette ouverture sur la gestion de la qualité a contribué à sauver des millions d’emplois en France. On en aurait créé encore plus si on avait entendu notre cri d’alarme dans le premier rapport français sur l’immatériel (La Révolution de l’intelligence, 1983, T. Gaudin et A-Y Portnoff) : « Tant que les investissements éthiques et intellectuels ne sont pas accomplis, le repli continue. » Pourquoi évoquer ce passé ? Parce que notre drame n’a pas commencé en 2008. Nous glissons depuis plus de trois décennies vers l’abîme, voulons-nous à présent accomplir …un grand pas en avant ?

Des décideurs schizophrènes ont négligé une cascade d’études démontrant année après année le lien fort entre compétitivité et management, entre fidélisations des employés et des clients. Alex Edmans (Wharton School) vient d’expliquer ici (Le Monde Économie, 26 septembre 2011) que la performance boursière sur 15 ans des entreprises où, selon Fortune, « il fait bon travailler », dépasse chaque année de 2 à 3% celles du marché : la satisfaction des salariés bénéficie à long terme aux actionnaires. En France comme à Wall Street l’establishment oppose un déni à un tel constat, croit antinomiques social et rentabilité.

Pour dessiller les cyniques, Hervé Sérieyx et moi avons recensé (Aux actes, citoyens ! De l’indignation à l’action, Maxima, 2011, et Futuribles n°374) plein d’entreprises durablement prospères grâce à deux principes : elles gèrent le présent selon des stratégies de long terme car leur capital est patient ; elles respectent la dignité des hommes, employés, fournisseurs, clients, mobilisant ainsi la créativité de tous pour innover. La Favi, entreprise familiale picarde, 450 salariés, leader de l’injection de cuivreux, est emblématique : des effectifs multipliés par 6 depuis 1971, un chiffre d’affaires décuplé. Un credo : pas de productivité sans bonheur, une grande autonomie des personnes, une prime annuelle selon les bénéfices, égale pour tous.

De tels principes fondent les réussites durables de nombre d’entreprises privées ou  coopératives en Europe. Ils ont permis à des PME américaines de devenir des géants. SAS, non côté en Bourse, n°1 des sociétés américaines « où il fait bon vivre », est aussi le n°1 des producteurs privés de logiciels : 11 000 salariés, 2,3 milliards $ de chiffre d’affaires, une croissance annuelle à deux chiffres depuis 1976, malgré une semaine flexible de 35h depuis 1977. Costco, un seul magasin en 1983, 592 l’an dernier, 4e distributeur américain, 150 000 salariés, paye son personnel près de 40% de plus que Wall-Mart…et gagne d’avantage, résiste à la crise. Une ambition de long terme : je veux bâtir une institution encore là dans 50 ans, affirme son fondateur, à 76 ans.

L’emploi ne tient qu’à un fil tissé par la vision et les valeurs des dirigeants. Il y aurait 50 chômeurs de plus à Guebwiller si, en 2007, le repreneur de la centenaire Corderie Meyer-Sansboeuf, spécialiste du fil à rôtis, aujourd’hui redevenue compétitive par l’innovation technique et sociale, avait cédé aux pressions des financiers : « liquidons l’entreprise, faisons une juteuse opération immobilière avec le terrain en plein centre-ville » !

Tout se tient. L’emploi est créé par la croissance des PME. Celle-ci est entravée par de grands groupes vieillissants, peu innovants, destructeurs d’emploi, court-termistes. Et aussi par la frilosité des financiers, la bureaucratie. Cassons ces blocages pour que des PME deviennent de nouveaux leaders mondiaux mais restent innovantes et compétitives grâce à un management humain.

Quel présidentiable a vraiment tiré les leçons de ces nécessités ? Qui osera tenir sa promesse de réserver comme l’État fédéral américain le fait depuis 59 ans, 23% des marchés publics aux PME – ce qui ne coûte rien au contribuable – même si les lobbies continuent à bloquer la procédure à Bruxelles ? Notre administration découvre soudain que c’est possible en France (Le Monde, 30 mars 2012, page 18)…

Qui mettra fin à des décennies de politique réservant l’essentiel de l’aide publique en recherche et innovation à quelques gros groupes ? Politique aggravée par un Crédit Impôt Recherche gâchant de précieux milliards, qui serviraient mieux à aider l’innovation, aujourd’hui abusivement confondue avec la recherche.

Le prochain Président comprendra-t-il qu’on ne réindustrialisera pas la France si elle demeure la fille aînée de l’Église taylorienne ? Des élites aristocratiques sont formées à mépriser, n’écouter ni clients ni subordonnés, l’intelligence ne pouvant se situer qu’au sommet de la pyramide. Quel gâchis ! Thomas Philippon, (Le capitalisme d’héritiers, Seuil, 2007) a confirmé que « la mauvaise qualité des relations de travail constitue le frein le plus massif au dynamisme de l’économie française… La France souffre de son incapacité à engendrer des entreprises où il fait bon travailler. » D’où les surcoûts du stress, le désir de quitter des emplois non épanouissants, les suicides et nos problèmes de retraites. Le Politique, donneur d’ordres, distributeur d’aides, peut décider de favoriser les entreprises à capital patient, qui investissent sur les hommes, créent de la richesse partagée.

Responsable du secteur public, le Président aura-t-il le courage d’entreprendre la détaylorisation de l’administration, des entreprises publiques ? D’y libérer les talents de tous, de proclamer le droit à l’erreur, le devoir de collaborer, la fin des silos ? De protéger les innovateurs, à l’École aussi, pour qu’ils la transforment en maillant leurs initiatives ? De généraliser les recrutements au seul mérite, sans privilèges de caste ?

Utopique tout cela? Renoncer nous promettrait du sang et des larmes dirait Churchill, sans nous épargner la honte du déclin. Seul le pari de l’intelligence reste réaliste.

André-Yves Portnoff

 Cet article a été publié, sous une forme légèrement différente, dans le Monde éco&entreprises le 24 avril dernier : http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2012/04/24/la-cle-de-la-competitivite-est-a-l-interieur-des-entreprises-le-bien-etre-des-salaries-doit-cesser-d-etre-neglige_1690338_3232.html

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A propos andreyvesportnoff

André-Yves Portnoff docteur ès sciences physiques, a été chimiste, chercheur en métallurgiste nucléaire au CEA avant de devenir journaliste à l’Usine nouvelle puis de diriger pendant dix ans Sciences & Technique, revue de prospective technologique. Co-auteur en 1983 du premier rapport français sur l’économie de l’immatériel (La Révolution de l’intelligence ) André-Yves Portnoff est consultant en innovation et conduite du changement, chercheur indépendant en partenariat avec le groupe de prospective Futuribles où il a développé un outil d’autodiagnostic des organisations basé sur les facteurs immatériels. Il enseigne notamment dans le MBA de la HEG de Fribours (Suisse). Avec Futuribles et Hervé Sérieyx (coauteur de Aux actes, citoyens ! Maxima éditeur) http://www.priceminister.com/nav/Livres/kw/andre%20yves%20portnoff Il mène actuellement une campagne pour la ré-industrialisation de la France et le retour de l’Europe à l’économie réelle. « Aux Actes Citoyens – de l’indignation à l’action » Ou comment transformer l’indignation pour qu’elle devienne constructive? Comment des initiatives innovantes peuvent transformer nos sociétés ? Soit, le pari de l’intelligence....des puces, des souris et des hommes Jean Michel Billaut: Connaissez-vous André-Yves Portnoff from Paris ? Aux actes citoyens : les e-pap http://www.dailymotion.com/video/xlmjrd_made-in-france-in-europe-andre-yves-portnoff-aux-actes-citoyens_news La Tribune: http://www.latribune.fr/opinions/20111109trib000662913/reindustrialiser-questions-de-confiance-.html L’Expansion : http://lexpansion.lexpress.fr/economie/les-grosses-entreprises-en-france-empechent-la-croissance-des-pme_264749.html En chanson : http://www.dailymotion.com/video/xjetbe_aux-actes-citoyens_news Commentez: http://fr-fr.facebook.com/pages/Aux-actes-citoyens-De-lindignation-à-laction/14815372191829 et http://www.facebook.com/profile.php?id=719057033&ref=tn_tnmn
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2 commentaires pour Schizophrénie contre croissance

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